Poésie du mardi – Vieillesse -31/18

J’avais écrit ce petit poème il y a plusieurs années pour un atelier d’écriture que j’ai depuis longtemps abandonné….

Vieillesse

Les yeux fermés, elle revivait sa jeunesse
Parvenue à l’automne de sa vie avec sagesse
Goûtant la senteur de l’ambre jusqu’à l’ivresse,
Sans amertume et oubliant la noble politesse ;

Ses premiers pas à l’école guidée par une maîtresse
Tout de noir vêtue, enseignant comme une tigresse,
Les mots, les phrases et l’art de compter sans paresse
Morigénant les taquins qui tiraient les tresses ;

La Dame de fer construite dans l’allégresse
L’avènement de l’automobile princesse
Adieu les fiacres, charrettes menés avec adresse

Dans la douceur du soir languissant sa tristesse
Elle éteint la lumière, une simple caresse
Tire une révérence entourée de tendresse.

Poésie du mardi – le soleil 27/18

Et encore Baudelaire

Le soleil 

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

Poésie du mardi – 26/18

Une valeur sûre 

L’Invitation au Voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire
Les Fleurs du Mal

Poésie du mardi – le vent –

 Un texte chanté pat Georges Brassens
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent fripon
Prudenc’, prends garde à ton jupon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent maraud
Prudent, prends garde à ton chapeau
Les jean-foutre et les gens probes
Médis’nt du vent furibond
Qui rebrouss’ les bois, détrouss’ les toits, retrouss’ les robes
Des jean-foutre et des gens probes
Le vent, je vous en réponds
S’en soucie, et c’est justic’, comm’ de colin-tampon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent fripon
Prudenc’, prends garde à ton jupon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent maraud
Prudent, prends garde à ton chapeau
Bien sûr, si l’on ne se fonde
Que sur ce qui saute aux yeux
Le vent semble une brut’ raffolant de nuire à tout l’monde
Mais une attention profonde
Prouv’ que c’est chez les fâcheux
Qu’il préfèr’ choisir les victimes de ses petits jeux
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent fripon
Prudenc’, prends garde à ton jupon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent maraud
Prudent, prends garde à ton chapeau.
Paroliers : Adrian Nicholas Matthew Thaws

Poésie du mardi – 24/18

Chanson

Voici nouvelle joie,
La nuit pleine d’obscurité
Est passé ; et voici le jour,
Auquel marchons en sureté.
Chassant toute peur par amour,
Sans que nul se devoie :
Voici nouvelle joie

L’hiver plein de froid et de pleurs
Est passé tremblant et glacé ;
L’été plein de verdure et fleurs
Nous vient plus beau que l’an passé ;
Or chacun le voie
Voici nouvelle joie.

L’arbre sec et fâcheux à voir,
Raboteux, et dur à toucher,
Que nul ne désirait avoir,
Maintenant pouvons le toucher :
Il fleurit et verdoie
Voici nouvelle joie

Le rossignol qui s’est fâché
Pour la rigueur de l’hiver froid,
Maintenant il n’est plus caché,
Mais sur la branche se tient droit :
Il jargonne et verboie
Voici nouvelle joie.

Marguerite de Navarre

 

Poésie du mardi – La fleur solitaire 20/18

Extrait du recueil « Chansons des nids et des berceaux » 1896

Par un soir ténébreux de l’arrière-saison.
Dans un coup de rafale une graine emportée,
Tombant contre les murs d’une haute prison,
Entre de vieux pavés mal joints s’est arrêtée.

Dans ce lit de hasard elle dort tout l’hiver,
Sous des blocs de granit froidement inhumée ;
Mais quand au tiède avril le ciel bleu s’est ouvert,
Elle tressaille et germe où le vent l’a semée.

Alors, comme sortant d’un funèbre sommeil,
Elle émerge à grand’peine et s’exhausse de terre,
Et d’un suprême effort aspirant au soleil
Elle frémit d’espoir, la pauvre solitaire.

Puis, grâce à de longs jets flexibles et rampants,
S’attachant par saut brusque ou par lente caresse,
Comme la vigne vierge et les rosiers grimpants,
Elle escalade enfin la haute forteresse.

Quand elle arrive au bout de son rude chemin,
Montant jusqu’au rebord d’une étroite fenêtre,
Elle étale sa fleur près d’un visage humain
Qu’elle a vu triste et pâle à la grille apparaître.

À plein cœur exhalant son parfum printanier,
La fleur s’épanouit… et meurt dans la soirée ;
Mais elle s’est ouverte aux yeux du prisonnier,
Qui seul a pu la voir, qui seul l’a respirée.

André Lemoyne

 

Poésie du mardi – Le grillon

Comme je ne connais pas le  thème de cette semaine je propose une fable. Moins connu q ansue La Fontaine , Jean Pierre Claris de Florian est aussi un excellent fabuliste ; mais il est mort si jeune 39 ans…

Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.
Jean Pierre Claris de Florian 1755 – 1796 

livre II 1792

 

Poésie du mardi – Le bonheur 17/18

L’indulgence qui n’est pas de l’indifférence

L’indulgence qui n’est pas de l’indifférence
Et qui n’est pas non plus de la faiblesse, ni
De la paresse, pour un devoir défini,
Monitoire au plaisir, bénin à la souffrance.

Non plus le scepticisme et ni préjugé rance
Mais grand’délicatesse et bel accord béni
Et ni la chair honnie et ni l’ennui banni
Toute mansuétude et comme vieille France.

Nous serions une mer en deux fleuves puissants
Où le Bonheur et le Malheur têtes de flottes
Nous passeraient sans heurts, montés par le Bon sens,

Ubiquiste équipage, ubiquiste pilote,
Ubiquiste amiral sous ton sûr pavillon.
Amitié, non plus sous le vôtre, Amour brouillon.

Paul Verlaine extrait de Recueil 1891

Il n’a pas été que le vilain garçon, il a aussi écrit sur le bonheur.

Poésie du mardi – 16/18 – Tout dire

Je n’ai pas fait attention au thème proposé cette semaine mais je propose une poème que j’aime beaucoup de Paul Eluard 

Tout dire

Le tout est de tout dire, et je manque de mots
Et je manque de temps, et je manque d’audace
Je rêve et je dévide au hasard mes images
J’ai mal vécu, et mal appris à parler clair.

Tout dire les roches, la route et les pavés
Les rues et leurs passants les champs et les bergers
Le duvet du printemps la rouille de l’hiver
Le froid et la chaleur composant un seul fruit.

Je veux montrer la foule et chaque homme en détail
Avec ce qui l’anime et qui le désespère
Et sous ses saisons d’homme tout ce qui l’éclaire
Son espoir et son sang son histoire et sa peine.

Je veux montrer la foule immense divisée
La foule cloisonnée comme un cimetière
Et la foule plus forte que son ombre impure
Ayant rompu ses murs ayant vaincu ses maîtres

La famille des mains, la famille des feuilles
Et l’animal errant sans personnalité
Le fleuve et la rosée fécondants et fertiles
La justice debout le pouvoir bien planté.

 

 

Poésie du mardi – 13/18

un clin d’œil à Lundi soleil où le mois des oiseaux s’achève et pour essayer de faire venir le printemps qui décidément n’est pas au rendez-vous.

Espérons toutefois que nous ne serons pas aussi nombreux à choisir ce poème toujours de Lamartine

Les oiseaux

Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
Ils chantent à l’été des notes de bonheur ;
Ils parcourent les airs avec des ailes d’anges
Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.

Tant que durent les fleurs, tant que l’épi qu’on coupe
Laisse tomber un grain sur les sillons jaunis,
Tant que le rude hiver n’a pas gelé la coupe
Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,

Ils remplissent le ciel de musique et de joie :
La jeune fille embaume et verdit leur prison,
L’enfant passe la main sur leur duvet de soie,
Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.

Mais dans les mois d’hiver, quand la neige et le givre
Ont remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?
Ont-ils cessé d’aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?
Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.

On trouve au pied de l’arbre une plume souillée,
Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,
Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
Et qui n’a plus, hélas! ni parfum ni couleur.

On voit pendre à la branche un nid rempli d’écailles,
Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;
Pauvre maison en deuil et vieux pan de murailles
Que les petits, hier, réjouissaient de cris.

Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d’éclore !
La vie est donc un piége où le bon Dieu vous prend ?
Hélas ! c’est comme nous. Et nous chantons encore !
Que Dieu serait cruel, s’il n’était pas si grand !

Alphonse de Lamartine. recueil « Méditations poétiques »