Conte du lundi – La marquise

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 Antoni Caba – Portrait de la marquise de Castellflorite – 1880

La marquise sortit à cinq heures. Ce qui étonna la pauvre Nolette sa nouvelle camériste c’est qu’elle ne prit pas la peine de mettre un chapeau et ça ce n’était pas normal ; une marquise, une femme de son rang  ne sort pas en cheveux. Elle avait déjà mis tant de temps à lui arranger ce chignon et dieu que ce n’est pas facile avec ses cheveux mous, sans ressort et tout frisés. Et puis en réfléchissant bien, elle avait une robe turquoise avec un gros nœud devant et cette robe, elle ne l’avait encore jamais vu.

C’est dans ces termes que la pauvre Nolette relata en larmes  ce récit au capitaine de gendarmerie quand le lendemain matin il arriva toute sirène hurlante. On avait retrouvé un morceau de tissu bleu dans le sous bois proche du castelet du marquis de Beaumont et la marquise avait disparut.

A quelque chose malheur est bon quand on vit le soir au clair de lune, roucouler le gendarme et Nolette.

Conte du lundi – 85 – Croisière

Chez Lakévio :  Troisième jeu  : la lettre

L’un des personnages écrit une lettre de voyage… avant lundi !

Dean Cornwell
Illustrateur : Dean Cornwell

Ma chère Noémie

Tu me pardonneras, ma chère soeurette de ne pas t’avoir écrit depuis une semaine, mais ici sur notre bateau nous avons vécu quelque chose de merveilleux, quelque chose d’extraordinaire, quelque chose d’exceptionnel, quelque chose de sensationnel et quelque chose de terriblement triste : un crime !!! mais tellement belle pour moi.
Mais je mets la charrue avant les bœufs. Après notre dernière escale, nous avons changé de cabine sans aucune explication. Tu connais ma patronne, elle a d’abord tempêté, puis rouspété puis finalement s’est rendu à l’évidence : un cadavre avait été trouvé dans notre cabine. La femme de chambre avait été assassinée… Quel émoi sur le pont supérieur ! Chacun y allait de son explication. Il y avait du sang partout, en abondance. Les hypothèses les plus folles circulaient et la vieille dame de la cabine contiguë fut prise de malaise et transporté à l’unité médicale. Enfin il se passait quelque chose dans cette croisière trop tranquille.
Enfin, nous avons levé l’ancre et à l’heure du thé, nous étions, ma patronne et moi-même, dans le petit salon où nous avions nos habitudes discutant de l’affaire et émettant des hypothèses les plus simples et les plus folles, quand nous avons vu débarqué, un petit homme moustachu, de bien belles bacchantes soi-dit un passant, le crâne en forme d’œuf, un costume impeccable et des chaussures vernies. Il était accompagné d’un homme beau grand fort Apollon et Adonis réunis. J’ai failli tomber à la renverse. Tu connais mon cœur d’artichaut. Il se présenta comme Hercule Poirot le célèbre détective, nous présenta aussi Apollon comme son garde du corps. Il voulait nous poser quelques questions en rapport avec le meurtre perpétré sur le pont supérieur. Moi je n’avais d’yeux que pour Apollon…
Le soir, il convoqua tout le monde dans la grande salle à manger et expliqua que l’assassin avait été arrêté, il s’agissait d’un petit ami repoussé et qui dans une colère noire avait poignardé la jeune femme de chambre.
Plus tard, notre Hercule Poirot, nous conta comment il avait résolu quelques affaires célèbres : Mort sur le Nil, les trois filles et bien d’autres encore dont je ne me souviens plus tant la nuit qui suivit fut particulièrement torride…
Voilà ma chère Noémie, voilà ma soeurette, comment et pourquoi, je poursuis mon voyage… J’ai quitté ma patronne et me suis installée avec Apollon…

Je t’embrasse bien tendrement

Lily

Conte du lundi – Maison et jardin

Thème proposé par Lakévio 

Roland Lee aquarelle maison en Suisse

Nouveau départ

Les derniers rayons incandescents du soleil dardaient une lumière rouge quand Arthur aborda le dernier virage. Jamais, il n’avait imaginé un retour dans ce coin perdu au milieu des coteaux où se doraient les vignes du Beaujolais. La maison se découpa à l’horizon ; elle lui parut plus petite que dans son souvenir. Les muscles de son ventre se contractèrent, une douleur le traversa de part en part lui coupant le souffle au moment où il gara la voiture.
Le chant des tourterelles, lui arracha un sourire et ses mâchoires crispées depuis le début du voyage se relâchèrent enfin. Il acceptait la rupture. Il le devait il le fallait. Il n’avait pas le choix. Qui a dit qu’on a toujours le choix ? Certainement pas lui…. une rupture c’est une rupture et il ne voulait rien garder de cette vie ratée. Elle était allée vivre un autre amour, un amour vivant, impétueux, celui qui dure toujours lui avait-elle expliqué entre deux larmes de crocodile qui n’avaient pas trempé une demi douzaine de serpillières tout juste un mouchoir en papier très vite délité. Il avait cru qu’avec le temps, elle finirait par l’aimer mais quand l’un aime et l’autre pas autant construire des châteaux de sable.
Elle lui avait laissé le soin de fermer et de mettre l’appartement en vente. Elle filait destination Italie pour trois semaines. Pendant la première semaine, il avait erré de la cuisine au salon, puis du salon à la chambre. Il avait eu du mal à gérer cette solitude puis peu à peu, il avait senti son cœur s’alléger, son humeur maussade et chagrine s’inverser.
Hier, alors qu’il regardait le café qui s’écoulait goute à goutte, un souvenir surgit ; la main noueuse de sa grand-mère qui versait lentement l’eau bouillante sur la poudre odorante dans la vieille cafetière émaillée bleu ciel ; la poudre s’humectait et dégageait un arôme puissant. Aussitôt sa décision fut prise… sa sœur ne verrait aucun inconvénient à son installation dans la vieille bicoque. Son travail de graphiste, illustrateur d’album ou BD, lui permettait de résider où bon lui semblait. Il avait remplit une valise et trois cartons…Sa vie tenait là dans un mètre carré, dans le coffre de sa voiture.
La poussière et l’odeur de renfermé le fit tousser et éternuer dès qu’il pénétra dans la maison vide depuis longtemps. Mamie était décédée, une nuit sans souffrir. Dès que ses yeux se furent habitués à l’obscurité, son regard se posa sur les deux immenses pièces du rez-de-chaussée et d’un coup se rua dans les escaliers en pierre qui menaient aux chambres. Le deuxième sourire de la soirée s’accrocha à ses lèvres quand il vit que l’édredon de Mamie était étalé sur le lit mais dans quel état… Il ferma les yeux et s’assit sur la première marche. Les images défilèrent, douces, tendres ou coquines.
Il gambadait avec sa petite sœur dans les prés et au milieu des vignes, ses culottes courtes, laissant les ronces griffer ses cuisses marbrées par la fraîcheur matinale, la chienne Euphorie sur leurs talons.
Il goûtait les tartines de beurre recouvertes de copeaux de chocolat que Mamie râpait avec l’épluche-légume. Il courait, il battait en retraite dans le pigeonnier afin d’échapper au balai de genêts que Mamie brandissait parce qu’il était en retard ; il avait traîné trop longtemps près de l’étang pour attraper des grenouilles. Il dansait à la fête du village quand la liesse l’entraînait au milieu des lampions et des rubans multicolores voletant à tous les vents.
Arthur regarda les premières roses et les pivoines odorantes, les entendit lui susurrer la chanson du printemps et c’est un pas décidé qu’il débarrassa la voiture en quelques trajets.

 

Les contes du lundi 83 – La chambre

Lakévio ici 

la chambre Sally

Sur cette image belle comme du Hopper, je vous propose le

Jeu des Papous N°1

1) Commencez impérativement votre texte par la phrase suivante : « Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. » (emprunt à Simone, jeune fille rangée.)

2) Terminez impérativement votre texte par la phrase suivante : « Je vais laisser pousser ma moustache, décida-t-il » (emprunt à Jean-Paul, celui qui écrit sur le mur.)

Entre les deux, casez ce que vous voulez !

 

« Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. » …. Je délaissais ce livre qui m’assommait un peu ce soir… J’avais la tête ailleurs.
Je n’étais pas revenue dans l’appartement depuis que j’avais épousé Laurent ; Je préférais la maison du bord de Saône où nous nous retrouvions tous en famille… quinze ans déjà ! Les expositions m’avaient pris tant de temps. Dernièrement encore j’avais découvert Sally Storch que j’avais confondue – mea culpa- avec Edward Hopper. J’avais décidé d’organiser une expo dans ma galerie. J’avais consommé tant d’énergie et j’avais presque terminé quand le coup de téléphone m’annonçant l’accident de voiture de mes parents m’avait anéantie. Après la cérémonie et le contrecoup de ces décès brutaux, j’avais usé mes dernières forces pour le vernissage d’un autre jeune peintre moderne talentueux et mis la dernière main pour l’expo de Sally. Puis je laissais la gestion de la galerie à mon associée. Il fallait régler les problèmes de succession. Heureusement nous étions d’accord, ma sœur et mon frère donc cela se passait bien. Nous devions nous retrouver dans l’appartement rue Raspail. J’étais arrivée ce matin et ce soir derrière les rideaux les souvenirs affluaient. La petite boulangerie en bas avait « grossi », la fleuriste avait fermé ses portes et laissé la place à un petit super marché, et l’ancienne bijouterie miteuse autrefois au coin de la rue arborait des vitrines rutilantes et occupait double de surface. Je me revis courant avec ma baguette de pain, jouant avec un chien errant quand je rentrais de l’école ; on aurait qu’il m’attendait mais maman avait dit pas d’animaux à la maison ! Seul le grand immeuble n’avait pas changé. Imposante bâtisse, je regardais les lumières qui brillaient ça et là yeux enfoncés dans les murs de brique brunes. Un peu plus loin, une affiche, le visage d’un homme beau comme un dieu grec vantait les mérites d’un parfum masculin. Laurent s’était approché sans bruit , il suivit mon regard brillant et sans crier gare :

« Je vais laisser pousser ma moustache, décida-t-il »

 

Conte du lundi – 81

Un nouveau jeu d’écriture auquel je participe il est ici

Francis Coates Jones 52

Elle regardait, sans vraiment les voir par la fenêtre le dernier hortensia bleu fleuri du jardin.  Sa pensée était complètement  accaparée  par ce concerto de Brahms dont elle ne trouvait pas la partition.

Pianiste de renom il y avait encore deux ou trois ans, elle n’était plus sur le devant de la scène. Elle pensait qu’il fallait renouveler son répertoire  et c’est la raison pour laquelle elle s’était mise en tête de jouer le troisième concerto de Brahms. C’était très pénible de faire toutes ces recherches auprès de ses amis et collègues. Son agent lui avait pourtant répété des centaines de fois qu’il n’existait pas de troisième concerto pour piano de ce compositeur. Elle avait vérifié dans le dictionnaire des œuvres sans en trouver la moindre trace mais elle s’obstinait.

Pourtant elle se revoyait petite fille, avec sa robe couleur de miel, après avoir répéter ses gammes et préparer son futur concert, fredonner en composant un bouquet qui viendrait éclairer de ses ors, la salle de musique. Elle prenait les fleurs une à une, les assemblant, les coupant, harmonisant les couleurs. Elle en était sûre, ce concerto existait.

Bien loin, sa fille, Mélanie se désolait mais la laissait se perdre dans son rêve. C’était sa bouée, sa solution pour  continuer sa vie qui pourtant s’échappait. La maladie avait frappé et malgré leur grand désaccord voire mésentente,  elle était venue vivre auprès de sa mère qui peu à peu perdait la mémoire. C’était affreux de la voir sombrer sans pouvoir agir.  Elle avait pourtant encore du mordant et son agent lui réservait quelques concerts.

Son cœur se serra… et les larmes se mirent à couler… Doucement Mélanie s’approcha, lui prit le bras et l’emmena faire une promenade dans le jardin. Demain serait un autre jour.