Jeudi poésie – Sully Pruhomme

L’Habitude

L’habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C’est une ancienne ménagère
Qui s’installe dans la maison.

Elle est discrète, humble, fidèle,
Familière avec tous les coins ;
On ne s’occupe jamais d’elle,
Car elle a d’invisibles soins :

Elle conduit les pieds de l’homme,
Sait le chemin qu’il eût choisi,
Connaît son but sans qu’il le nomme,
Et lui dit tout bas : « Par ici. »

Travaillant pour nous en silence,
D’un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l’oeil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.

Mais imprudent qui s’abandonne
À son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;

Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement.

Sully Prudhomme  Stances et poèmes

jeudi poésie M’en allant par la bruyère

Oui, j’ai déjà publié ce poème sur mon ancien blog mais je ne résiste pas à le republier ici

M’en allant par la bruyère
– Buisson rouge, buisson blanc –
Pour cueillir la fleur dernière
Qui pousse au milieu du vent.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Passant vers la clématite
– Le rouge-gorge est dedans –
J’ai rencontré la nourrice
Qui mène au bois ses enfants.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Les trois plus beaux vont derrière,
Les trois plus gais vont devant,
Mais la petite dernière
Traîne le pied marchant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Passant par le champ de trèfle
– Ses frères sont loin du champ –
Elle baisse un peu la tête,
Elle s’arrête en pleurant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Viens-t’en, ma petite rose,
Ma mie, avec moi viens-t’en.
Nous rattraperons les autres
À travers les pays grands.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Donne-moi ta main sauvage
Qui tient une fleur au vent;
Donne-moi ton doux visage
Et ton joli cœur battant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Donne-moi ton cœur qui tremble
Avec son chagrin dedans;
Nous le porterons ensemble
Sous mon grand manteau flottant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Et j’endormirai ta peine
Le long des bois en chantant.
Ta peine d’aujourd’hui même
Et celles des autres temps.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« La plus vive, la plus folle
Qui sort du monde au printemps
Et celle qui vient d’automne
Pour faire mourir les champs.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

 

Marie NOËL (1883-1967)
Sa biographie

Portrait de Marie NOËL
Marie Noël, de son vrai nom Marie Rouget, est une poétesse et écrivain française, née le 16 février 1883 à Auxerre, décédée le 23 décembre 1967. Elle est officier de la Légion d’honneur.

Elle est née dans une famille très cultivée et peu religieuse. Elle resta célibataire et s’éloigna très peu de sa ville natale. Sa vie ne fut pas si lisse pour autant : un amour de jeunesse déçu (et l’attente d’un grand amour qui ne viendra jamais), la mort de son jeune frère un lendemain de Noël (d’où son pseudonyme), les crises de sa foi… tout cela sous-tend une poésie aux airs de chanson traditionnelle. À sa mort, elle lègue son œuvre à la « Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne ». Cette société savante (fondée en 1847) gère et étudie son œuvre à travers de nombreuses publications.

Femme passionnée et tourmentée, elle n’est souvent connue que pour ses œuvres de « chanson traditionnelle », au détriment de ses écrits plus sombres, dont la valeur littéraire et la portée émotive sont pourtant bien plus fortes. Citons à titre d’exemple le poème pour l’enfant mort, véritable « hurlement » (titre d’un autre de ses poèmes) d’une mère écartelée entre sa souffrance quasi animale et sa foi en Dieu, appelant à l’acceptation (Marie Noël était profondément catholique). Le déchirement entre foi et désespoir, qui culmine dans un cri blasphématoire aussitôt repenti, est ici particulièrement poignant.

Elle fut une grande amie de Léon Noël (1888-1987), homme politique français, Ambassadeur de France, Président du Conseil Constitutionnel (sans lien de parenté).

Elle a obtenu en 1962 le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Poésie du jeudi – Victor Hugo

Pour fêter le printemps, le premier mai voici

Premier mai

Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
Je ne suis pas en train de parler d’autres choses.
Premier mai ! l’amour gai, triste, brûlant, jaloux,
Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
La redit pour son compte et croit qu’il l’improvise ;
Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur ;
L’atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
Des déclarations qu’au Printemps fait la plaine,
Et que l’herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
A chaque pas du jour dans le bleu firmament,
La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
Prodigue les senteurs, et dans la tiède brise
Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
Dont l’haleine s’envole en murmurant : Je t’aime !
Sur le ravin, l’étang, le pré, le sillon même,
Font des taches partout de toutes les couleurs ;
Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
Comme si ses soupirs et ses tendres missives
Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
Et tous les billets doux de son amour bavard,
Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
Tout semble confier à l’ombre un doux secret ;
Tout aime, et tout l’avoue à voix basse ; on dirait
Qu’au nord, au sud brûlant, au couchant, à l’aurore,
La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
Répètent un quatrain fait par les quatre vents.

Les contemplations

rose et muguet

La poésie du jeudi – Chanson d’avril

la poésie du jeudi
Je sais un nid dans les bois au couchant
Avec trois œufs de dans
Où dorment trois petites vies
Et qui sont nés d’un clair de lune
Et d’une branche de lilas ;
Je sais trois œufs là-bas.

Ils sont bercés au doux rêve des feuilles
– Ce sont, je crois, trois œufs de rossignol –
Le chant du soleil des éveille,
Le chant de la pluie les endort.

Et c’est un chant d’amour qui va les faire éclore,
Le chant du premier rossignol,
Tout frissonnant de nuit, tout ébloui d’aurore ;
Trois œufs là-bas, trois petits rossignols.

Louisa Paulin

Poésie chez Asphodèle -Haïkus

Pour cette semaine, Aspho nous a proposé des haïkus… Je reconnais que ce n’est pas mon expression préférée mais que ne ferai-je pas pour Elle !  Voilà trois petits haïkus pour le printemps qui arrive (enfin presque) !

Je me suis arrêtée
L’aire autour de moi
S’est empli de libellules

Comme ils sèchent vite
Les cheveux blonds
L’arrivée des petits oiseaux

Le criquet regarde
intensément
Le profond de la terre

 

Jeudi poésie – Louis Aragon

Pour faire suite à mon billet  » on chante en Français », voilà les paroles écrites par Louis Aragon… la-poesie-du-jeudi

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Tout est affaire de décor 
Changer de lit changer de corps
 
À quoi bon puisque c’est encore
 
Moi qui moi-même me trahis
 
Moi qui me traîne et m’éparpille
 
Et mon ombre se déshabille
 
Dans les bras semblables des filles
 
Où j’ai cru trouver un pays.
 
Coeur léger coeur changeant coeur lourd
 
Le temps de rêver est bien court
 
Que faut-il faire de mes nuits
 
Que faut-il faire de mes jours
 
Je n’avais amour ni demeure
 
Nulle part où je vive ou meure
 
Je passais comme la rumeur
 
Je m’endormais comme le bruit.
 
C’était un temps déraisonnable
 
On avait mis les morts à table
 
On faisait des châteaux de sable
 
On prenait les loups pour des chiens
 
Tout changeait de pôle et d’épaule
 
La pièce était-elle ou non drôle
 
Moi si j’y tenais mal mon rôle
 
C’était de n’y comprendre rien
 
Est-ce ainsi que les hommes vivent
 
Et leurs baisers au loin les suivent
 
Dans le quartier Hohenzollern
 
Entre La Sarre et les casernes
 
Comme les fleurs de la luzerne
 
Fleurissaient les seins de Lola
 
Elle avait un coeur d’hirondelle
 
Sur le canapé du bordel
 
Je venais m’allonger près d’elle
 
Dans les hoquets du pianola.
 
Le ciel était gris de nuages
 
Il y volait des oies sauvages
 
Qui criaient la mort au passage
 
Au-dessus des maisons des quais
 
Je les voyais par la fenêtre
 
Leur chant triste entrait dans mon être
 
Et je croyais y reconnaître
 
Du Rainer Maria Rilke.
 
Est-ce ainsi que les hommes vivent
 
Et leurs baisers au loin les suivent.
 
Elle était brune elle était blanche
 
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
 
Et la semaine et le dimanche
 
Elle ouvrait à tous ses bras nus
 
Elle avait des yeux de faÏence
 
Elle travaillait avec vaillance
 
Pour un artilleur de Mayence
 
Qui n’en est jamais revenu.
 
Il est d’autres soldats en ville
 
Et la nuit montent les civils
 
Remets du rimmel à tes cils
 
Lola qui t’en iras bientôt
 
Encore un verre de liqueur
 
Ce fut en avril à cinq heures
 
Au petit jour que dans ton coeur
 
Un dragon plongea son couteau
 
Est-ce ainsi que les hommes vivent
 
Et leurs baisers au loin les suivent

 

Louis Aragon
Le Roman inachevé

 

Jeudi poésie – L’amour et l’amitié

Pour ce jeudi, je vous propose une texte d’un chanteur que l’on a oublié qui a écrit des  jolis textes  comme celui-ci.

Entre l´amour et l´amitié
Il n´y a qu´un lit de différence,
Un simple « pageot », un « pucier »
Où deux animaux se dépensent,
Et quand s´installe la tendresse
Entre nos corps qui s´apprivoisent,
Que platoniquement je caresse
De mes yeux ta bouche framboise,
Alors l´amour et l´amitié
N´est-ce pas la même romance?
Entre l´amour et l´amitié
Dites-moi donc la différence…

Je t´aime, mon amour, mon petit,
Je t´aime, mon amour, mon amie…

Entre l´amour et l´amitié ils ont barbelé des frontières,
Nos sentiments étiquetés,
Et si on aime trop sa mère
Ou bien son pote ou bien son chien,

Il paraît qu´on est en eau trouble,
Qu´on est cliniquement freudien
Ou inverti ou agent double,
Alors qu´l´amour et l´amitié
Ont la mêm´e gueule d´innocence,
Entre l´amour et l´amitié
Dites-moi donc la différence…

Je t´aime, mon amour, mon petit,
Je t´aime, mon amour, mon amie…

Entre l´amour et l´amitié
La pudeur a forgé sa chaîne,
A la barbe du Monde entier
Et de ses gros rir´es gras de haine,
Bon an, mal an, les deux compagnes
Se dédoublent ou bien s´entremêlent,
Comme sur la haute montagne
Le ciel et la neige éternelle,
Entre l´amour et l´amitié
Se cache un petit bout d´enfance,
Entre l´amour et l´amitié
Il n´y a qu´un lit de différence…

Je t´aime, mon amour, mon petit,
Je t´aime, mon amour, mon amie!