Chez Ghislaine 118 – face à face

Le thème :  face à face  et c’est ici 

et les mots , Face, regard, fuir, peur, réserver, donner, énergie, famille, cap –  stimuler

L’anniversaire

Juchée sur des petits talons bottiers, face à son miroir, Julie laissa glisser son regard et s’abîma dans la contemplation de cette silhouette que pourtant elle connaissait bien. Cette nouvelle toilette, qu’elle réservait pour cette journée exceptionnelle, lui seyait à ravir : les plis, le tombé et la délicatesse broderie de dentelle crème, tout était parfait. Dame nature l’avait dotée d’un teint clair et frais aussi frais que la fragile première rosée du printemps. Julie avait soin de protéger sa peau, cette fraîcheur serait aussi éphémère qu’un bouquet de violettes sans eau sous les rayons chauds du soleil. Elle avait la grâce d’une déesse quand en faisant quelques pas sur la moquette moelleuse rouge vermillon, sa robe de mousseline dansait autour d’elle. D’un coup de peigne, donné avec l’énergie de sa jeunesse, Julie avait relevé ses cheveux souples et ondulés dans un chignon lâche qui jouait avec la lumière révélant ainsi toutes les nuances du blond vénitien. Soudain, elle entendit le piano résonner dans la maison : la famille Renoir était déjà arrivée et avait commencé à jouer un Prélude de Chopin pour se dégourdir les doigts avant le petit concert qu’elles offraient pour l’anniversaire de Julie. Ah, la musique de Chopin… Il était assez sulfureux de se lancer dans cette étude…On s’était rendu compte que la technique du compositeur était bien plus complexe que l’on ne le supposait, surtout ne pas fuir les difficultés, garder le cap comme dirait un capitaine de marine. Et que contrairement aux critiques vénéneuses qui couraient sur cette musique romantique, elle demandait une exigence absolue. Il était grand temps de descendre.
Une dernière fois, Julie Manet se campa devant son miroir pour s’assurer que tout était impeccable, que le collier de velours noir autour de son cou était bien fixé. Elle ajusta son regard brillant et ensorceleur et prit le chemin de la véranda.
Berthe la mère de Julie avait eu peur un instant qu’il ne fit trop chaud à l’intérieur de la verrière. Elle avait fait installée par le jardinier, une sorte de cascade dont le ruissellement apporterait la fraîcheur. Elle accueillit sa fille avec une joie intense. Cela stimula son envie de peindre ; demain, elle prendrait pinceaux, palette et couleurs.

 

Jeune-fille-au-miroir---Berthe-Morisot---1875