jeudi poésie M’en allant par la bruyère

Oui, j’ai déjà publié ce poème sur mon ancien blog mais je ne résiste pas à le republier ici

M’en allant par la bruyère
– Buisson rouge, buisson blanc –
Pour cueillir la fleur dernière
Qui pousse au milieu du vent.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Passant vers la clématite
– Le rouge-gorge est dedans –
J’ai rencontré la nourrice
Qui mène au bois ses enfants.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Les trois plus beaux vont derrière,
Les trois plus gais vont devant,
Mais la petite dernière
Traîne le pied marchant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Passant par le champ de trèfle
– Ses frères sont loin du champ –
Elle baisse un peu la tête,
Elle s’arrête en pleurant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Viens-t’en, ma petite rose,
Ma mie, avec moi viens-t’en.
Nous rattraperons les autres
À travers les pays grands.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Donne-moi ta main sauvage
Qui tient une fleur au vent;
Donne-moi ton doux visage
Et ton joli cœur battant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Donne-moi ton cœur qui tremble
Avec son chagrin dedans;
Nous le porterons ensemble
Sous mon grand manteau flottant.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« Et j’endormirai ta peine
Le long des bois en chantant.
Ta peine d’aujourd’hui même
Et celles des autres temps.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

« La plus vive, la plus folle
Qui sort du monde au printemps
Et celle qui vient d’automne
Pour faire mourir les champs.
Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

 

Marie NOËL (1883-1967)
Sa biographie

Portrait de Marie NOËL
Marie Noël, de son vrai nom Marie Rouget, est une poétesse et écrivain française, née le 16 février 1883 à Auxerre, décédée le 23 décembre 1967. Elle est officier de la Légion d’honneur.

Elle est née dans une famille très cultivée et peu religieuse. Elle resta célibataire et s’éloigna très peu de sa ville natale. Sa vie ne fut pas si lisse pour autant : un amour de jeunesse déçu (et l’attente d’un grand amour qui ne viendra jamais), la mort de son jeune frère un lendemain de Noël (d’où son pseudonyme), les crises de sa foi… tout cela sous-tend une poésie aux airs de chanson traditionnelle. À sa mort, elle lègue son œuvre à la « Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne ». Cette société savante (fondée en 1847) gère et étudie son œuvre à travers de nombreuses publications.

Femme passionnée et tourmentée, elle n’est souvent connue que pour ses œuvres de « chanson traditionnelle », au détriment de ses écrits plus sombres, dont la valeur littéraire et la portée émotive sont pourtant bien plus fortes. Citons à titre d’exemple le poème pour l’enfant mort, véritable « hurlement » (titre d’un autre de ses poèmes) d’une mère écartelée entre sa souffrance quasi animale et sa foi en Dieu, appelant à l’acceptation (Marie Noël était profondément catholique). Le déchirement entre foi et désespoir, qui culmine dans un cri blasphématoire aussitôt repenti, est ici particulièrement poignant.

Elle fut une grande amie de Léon Noël (1888-1987), homme politique français, Ambassadeur de France, Président du Conseil Constitutionnel (sans lien de parenté).

Elle a obtenu en 1962 le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

2 commentaires sur « jeudi poésie M’en allant par la bruyère »

  1. CORTEGE POUR L’ENFANT MORT

    L’enfant frêle qui m’était né,
    Tantot nous l’avons promené

    L’avons sorti de la maison
    Au gai soleil de la saison ;

    L’avons conduit en mai nouveau,
    Le long des champs joyeux et beaux

    Au bourg avec tous nos amis,
    L’avons porté tout endormi…

    Mais en vain le long du chemin
    Ont sonné les cloches, en vain,

    Tant il était ensommeillé,
    Tant qu’il ne s’est pas réveillé,

    Au milieu des gens amassés,
    Quand sur la place il a passé.

    D’autres que moi, cet aujourd’hui,
    A l’église ont pris soin de lui.

    C’est le bedeau qui l’a bordé
    Dans son drap blanc d’argent brodé.

    C’est le curé qui l’a chanté
    Avec ses chantres à coté

    C’est le dernier qui l’a touché,
    Le fossoyeur qui l’a couché

    Dans un berceau très creux, très bas,
    Pour que le vent n’y souffle pas

    Et jeté la terre sur lui
    Pour le couvrir pendant la nuit

    Pour lui ce que chacun pouvait,
    Tant qu’il a pu, chacun l’a fait

    Pour le bercer, le bénir bien
    Et le cacher au mal qui vient.

    Chacun l’a fait… Et maintenant
    Chacun le laisse au mal venant

    Allez-vous en ! Allez-vous en !
    La sombre heure arrive à présent.

    Le soir tombe, allez ! partez tous !
    Vos petits ont besoin de vous.

    Rentrez chez vous et grand merci !…
    Mais il faut que je reste ici.

    Avec le mien j’attends le soir,
    J’attends le froid, j’attends le noir.

    Car j’ai peur que ce lit profond
    Ne soit pas sûr, ne soit pas bon.

    Et j’attends dans l’ombre, j’attends
    Pour savoir… s’il pleure dedans…

    Seigneur vous êtes Dieu, moi rien
    Je le dis bien, je le sais bien

    C’est votre droit de tout puissant
    De m’ôter la chair et le sang

    C’est votre droit d’avoir raison
    Dans le malheur de ma maison

    Votre droit, Ô vous le plus fort
    De condamner nos fils à mort

    Vous êtes Dieu, vous êtes bon
    Vous l’êtes mais mon sang dis non

    Vous l’êtes, pour le dire mieux
    Je le dis en fermant les yeux

    Je le dis, mais si loin, si bas
    Que mon âme ne m’entends pas

    Je le dis, mais le coeur que j’eu
    Pour y croire je ne l’ai plus

    Les mains que je fiais à vous
    Quelqu’un me les trancha d’un coup

    Les yeux que je tenais levé
    Vers vous, quelqu’un les a crevé

    Si c’est un homme qui m’a fait
    Tant de mal, tant, et dors en paix

    Si c’est un homme, sous ses coups
    J’irai chercher asile en vous

    Et vous me vengerez Dieu saint
    Si c’est un homme, un assassin

    Si c’est vous que dirais-je ? Rien
    En vous seigneur le mal est bien

    Ô vous par qui la vie est peine
    Et mal, et mort, je crois très bas
    A la bonté haute, inhumaine,
    Terrible, qu’on ne comprend pas

    Poème de Marie-Noël, poétesse d’Auxerre décédée en 1967 – extrait de son « Office pour l’enfant mort » aux Editions Stock

    Il se peut qu’il y ai quelques erreurs dans le texte car j’ai recopié sa seconde partie qui s’arrête dans les retranscriptions sur internet à « Pour savoir…s’il pleure dedans… », à partir d’un superbe enregistrement de Madeleine Robinson que vous retrouverez à partir 9’21 ici.

    http://www.ina.fr/video/CPF08008601/marie-noel-video.html

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