Jeudi poésie – Louis Aragon

Pour faire suite à mon billet  » on chante en Français », voilà les paroles écrites par Louis Aragon… la-poesie-du-jeudi

Est-ce ainsi que les hommes vivent

Tout est affaire de décor 
Changer de lit changer de corps
 
À quoi bon puisque c’est encore
 
Moi qui moi-même me trahis
 
Moi qui me traîne et m’éparpille
 
Et mon ombre se déshabille
 
Dans les bras semblables des filles
 
Où j’ai cru trouver un pays.
 
Coeur léger coeur changeant coeur lourd
 
Le temps de rêver est bien court
 
Que faut-il faire de mes nuits
 
Que faut-il faire de mes jours
 
Je n’avais amour ni demeure
 
Nulle part où je vive ou meure
 
Je passais comme la rumeur
 
Je m’endormais comme le bruit.
 
C’était un temps déraisonnable
 
On avait mis les morts à table
 
On faisait des châteaux de sable
 
On prenait les loups pour des chiens
 
Tout changeait de pôle et d’épaule
 
La pièce était-elle ou non drôle
 
Moi si j’y tenais mal mon rôle
 
C’était de n’y comprendre rien
 
Est-ce ainsi que les hommes vivent
 
Et leurs baisers au loin les suivent
 
Dans le quartier Hohenzollern
 
Entre La Sarre et les casernes
 
Comme les fleurs de la luzerne
 
Fleurissaient les seins de Lola
 
Elle avait un coeur d’hirondelle
 
Sur le canapé du bordel
 
Je venais m’allonger près d’elle
 
Dans les hoquets du pianola.
 
Le ciel était gris de nuages
 
Il y volait des oies sauvages
 
Qui criaient la mort au passage
 
Au-dessus des maisons des quais
 
Je les voyais par la fenêtre
 
Leur chant triste entrait dans mon être
 
Et je croyais y reconnaître
 
Du Rainer Maria Rilke.
 
Est-ce ainsi que les hommes vivent
 
Et leurs baisers au loin les suivent.
 
Elle était brune elle était blanche
 
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
 
Et la semaine et le dimanche
 
Elle ouvrait à tous ses bras nus
 
Elle avait des yeux de faÏence
 
Elle travaillait avec vaillance
 
Pour un artilleur de Mayence
 
Qui n’en est jamais revenu.
 
Il est d’autres soldats en ville
 
Et la nuit montent les civils
 
Remets du rimmel à tes cils
 
Lola qui t’en iras bientôt
 
Encore un verre de liqueur
 
Ce fut en avril à cinq heures
 
Au petit jour que dans ton coeur
 
Un dragon plongea son couteau
 
Est-ce ainsi que les hommes vivent
 
Et leurs baisers au loin les suivent

 

Louis Aragon
Le Roman inachevé

 

12 réflexions sur “Jeudi poésie – Louis Aragon

  1. Merci pour ce magnifique texte d’un poète pour qui j’aurais rêvé avoir les yeux d’Elsa 🙂 afin d’avoir chaque jour un nouveau poème!
    et si bien interprétée par Louis Ferré.

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s